MA(G)MA à l’Espace Libre: Haute tension!

2 Sep

Étrange objet que ce Ma(g)Ma, qui n’est ni une pièce de théâtre, ni un spectacle de danse, pas plus qu’un concert de musique électroacoustique, mais tout ça à la fois, et dans une fusion extrêmement réussie.

Débordant, explosif et perturbant, Ma(g)Ma, du collectif Castel Blast, s’apparente davantage au coup de poing sur la gueule qu’au divertissement scénique. Il s’en dégage une énergie vraiment décoiffante, particulièrement dans le tableau d’ouverture, alors qu’une vingtaine de gars arpentent la scène en suant la violence et la testostérone, arborant des gueules patibulaires et baveuses, regard menaçant en prime, s’empoignant brutalement sans raison et se relâchant aussitôt, ou faisant frénétiquement des pompes à deux pas de la première rangée de spectateurs. La montée dramatique de cette ouverture est très intense, et l’arrimage entre la mise en scène (Olivia Sofia et Léo Loisel) et la musique y est évidemment pour beaucoup.

Quand Thanatos s’énerve à ce point, c’est qu’Éros n’est pas bien loin, et une vingtaine de filles rejoignent les gars pour un deuxième tableau qui déborde d’énergie sexuelle et qui vire presque à l’orgie, avant que tout le monde finisse par s’affaler à la grandeur de la scène.

photo: Jules Bédard

photo: Jules Bédard

La conception sonore de Guillaume Rémus, une trame électroacoustique très sombre, diffusée sur un dispositif immersif, se marie au jeu physique de l’ensemble et participe grandement à transmettre au spectateur les émotions fortes qui se succèdent en cascades.

L’œuvre est courte (à peine plus d’une heure) et dense, et elle ne s’empêtre heureusement pas trop dans le discours, laissant plutôt parler les corps, les mouvements et les sons (néanmoins, la tirade finale, assenée avec toute la poésie d’un coup de poignard, est un autre moment très fort).

C’est à voir, à écouter et à vivre, à l’Espace Libre, jusqu’au 10 septembre.

Une critique pour Henriette

24 Avr

Me rendant au concert des Residents à La Tulipe, vendredi, avec ma douce moitié, voilà ti pas qu’on tombe sur l’ami Valium, qui, lui, n’y va pas. « La dernière fois, c’était pas très bon… » Hmmm. Vrai… « Tu m’en feras la critique » qu’il demande. Hé bien la voici.

En deux mots, ce concert de vendredi, c’était assez moyen. Mais il faut quand même relativiser. Une amie qui les voyait pour la première fois a trouvé ça super bon. Alors évidemment, si je dis que c’était moyen, c’est bien sûr par rapport à ce que ce groupe-là peut faire. J’ai vu les Residents à chacun de leur passage à Montréal.

Flashback.

22 janvier 1986. Je suis au Spectrum avec Normand Lamoureux (alias Doc Parker) pour assister au concert 13e anniversaire des Residents. C’est lui, le Doc, qui m’a fait découvrir le groupe, dont il est un fervant amateur. Un chef d’œuvre ce concert. Avec beaucoup de « gands moments » (Hello Skinny, Jailhouse Rock, I Got Rhythm, Man’s Man’s Man’s World, Cry For the Fire, etc.), la naissance de Mr. Skull, Snakefinger à la guitare, bref, l’enchantement. Un bel extrait ici.

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Photo de René Gour prise avant le concert du 22 janvier 1986, avec le Doc, deux inconnus qui se reconnaîtront, et Rito, un ami de l’émission (Anus Mundi, que je coréalisais avec le Doc à CIBL).

9 et 10 novembre 1990. C’est le festival Montréal Musiques Actuelles. Avec l’ami Kiki Bonbon (alias Jean-Luc Bonspiel), j’ai travaillé pour le festival (on a gardé, dans la nuit du 2 novembre, les chaises installées pour le concert en plein air du lendemain devant le clocher de l’UQAM – sans blague*), alors j’ai eu droit à une passe pour le festival. Et comme, avec ma douce moitié (la même qu’au début de l’article), ça commençait drôlement à chauffer, hé bien on est allé voir les deux représentations. Ça, mon vieux, c’était Cube E or The History of American Music in Three E-Z Pieces. « Magistral » tu dis? Mets-en. À ce moment-là, c’était pratiquement ce que j’avais vu de plus « moderne ». Dès le début du concert, avec From The Plains Of Mexico, j’étais cloué sur place.

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Et la suite, chansons d’esclaves et blues, puis l’apothéose avec Elvis, « The King of pizza », c’était dur à battre et, à vrai dire, la période qui a débuté avec le 13th Anniversary Show et qui se termine avec Cube E est sans doute le zénith de l’histoire des Residents. Sur le site du groupe, ils appellent ça la section « Performance Art », et c’est bien ça.

Après, on tombe dans la section « Band tours ». On n’a pas vu Wormwood ici en 1999, mais on peut le voir . Visuellement, c’est sans doute ce qu’ils ont fait de plus impressionnant, mais conceptuellement, faut s’accrocher, ça commence à verser du côté verbeux et c’est bien par là qu’on s’en va. Cependant, avant d’arriver là, il y a Icky Flix, que l’on voit à Montréal le 19 février 2001, au Spectrum. Un concert qui visait à faire connaître leur matériel plus récent, surtout des expériences multimédias (Freak Show, Bad Day on the Midway, Gingerbread Man) et quelques « hits » (si j’ose dire) revisités, comme The Third Reich ‘n’ Roll ou Constantinople et quelques extraits (vraiment moins bons que les originaux) du Commercial Album. C’était pas mal, mais disons qu’il fallait quand même y mettre du sien un peu plus que par le passé. Mais bon, en même temps, ça n’a jamais été facile non plus. Tu peux revoir le show au complet ici.

On n’a pas vu chez nous Demons Dance Alone (2003), et pas non plus le Bunny Boy Tour (2008). Dans ce dernier cas, l’album est vraiment très bon et le groupe s’y renouvellait vraiment, mais pour ce qu’on peut voir du concert (I’m Not Crazy, par exemple), c’est certainement moins intéressant que sur disque, et le décor semble avoir été recyclé d’Icky Flix

Le dernier droit, c’est la « Randy, Chuck and Bob Trilogy », qui commence par The Talking Light que l’on voit le 12 février 2010 au Club Soda. J’ai eu le plaisir de parler avec Hardy Fox (qui a vraiment la même barbe que Randy…) de la Cryptic Corporation pour un article sur ce passage du groupe en ville. On découvrait que le quatuor était réduit à trois membres suite à un départ à la retraite… Randy « signer for The Residents« , aime beaucoup parler et c’est vraiment ce qui marque les concerts de cette série. Ça peut devenir assommant. N’empêche que celui-là se terminait par une version d’enfer de Die Stay Go, qui rachetait par mal les longueurs. Si tu n’as pas vu ce concert en 2010, tu l’auras peut-être vu le 29 mars 2011 au même endroit, alors que la fin de la tournée passait par ici.

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On n’a pas vu Wonder Of Weird 40th Anniversary Tour (2013) chez nous et, finalement, maintenant qu’on a vu la troisième partie de la trilogie, on ne s’en plaint pas vraiment.

Parce que nous y voici, à Shadowland, qu’on voyait ce 22 avril à La Tulipe. Ça commençait par la projection du film Theory of Obscurity, que j’ai bien aimé, même s’il ne nous apprend pas grand chose si on connaissait déjà un peu le groupe. Il aurait pu y avoir plus d’extraits de plus de concerts, peut-être, et ça aurait pu être bien différend, évidemment, mais c’est un honnête documentaire sur un sujet difficile à cerner. Voir mon entrevue avec le réalisateur du film.

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Puis vint le trio de Rico (remplaçant Chuck – n’entrons pas là-dedans), Randy et Bob. On avait reconnu quelques titres dans la setlist, mais bon, on y allait pas vraiment pour Melon Collie Lassie… De toute façon, connues ou pas, toutes les pièces sortant du clavier de Rico sonnaient les unes comme les autres, et ce n’est pas la guitare de Bob qui allait y changer grand chose. Et puis Randy est bien gentil, et il a bien sûr cette voix si caractéristique, mais cette enfilade de pièces semblables aussi bien rythmiquement qu’harmoniquement devenait quand même rapidement monotone. Pas fâché que ce soit la fin de la trilogie. Je ne serais peut-être même pas fâché que ce soit la fin des Residents… Chose certaine, s’il y a une prochaine fois, je n’aurai pas beaucoup d’attentes à décevoir.

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Andrée DeRome, RB, René Gour, le 22 avril 2016.

 

*Encore merci pour cette job, Denis Chouinard!

FIMAV 2015, en attendant!

20 Avr

Dans un mois, on sera nombreux du côté de Victoriaville pour la 32e édition du FIMAV, qui promet de belles choses. J’y étais aussi l’année dernière, et vous pouvez lire mon reportage complet paru dans le magazine français Improjazz no 219.Improjazz_219_couv

Du jazz à la SMCQ

18 Avr

La Société de musique contemporaine du Québec offrira ce jeudi un concert aux accents fortement jazzés qui risque de faire un beau tapage!

On y entendra des œuvres de George Antheil, de Leonard Bernstein, d’Igor Stravinski et, dans le cadre de la série Hommage à John Rea, sa Treppenmusik de 1982 (pour quatuor à cordes, quatuor de saxophones, clarinette en mi bémol et clarinette en si bémol, deux clarinettes basses et délai) et son Big Apple Jam (1987-91) dans un nouvel arrangement. Rencontré en juillet dernier, le compositeur m’expliquait: « J’en fais un arrangement pour un véritable big band, ce que j’ai toujours voulu faire! Je ne suis pas un jazzman, bien sûr, mais je voulais travailler les arrangements de jazz, cependant je n’en avais pas le courage! Dans ce cas-ci, le projet original était une simulation de big band, et c’est Walter [Boudreau] qui m’a suggéré d’y revenir pour en faire une version entièrement instrumentale. » C’est donc une version unplugged de cette pièce originellement conçue pour quatuor de saxophones et séquenceur MIDI que nous aurons, l’orchestre de jazz reprenant la place qu’il occupait déjà virtuellement. Cet orchestre de jazz, on l’entendra aussi dans les Prelude, Fugue and Riffs (1949) de Bernstein et dans l’Ebony Concerto (1945) de Stravinski, deux pièces qui mettront aussi de l’avant le talent du clarinettiste André Moisan.

crédit photo: Nelleke Koop

Le pianiste Guy Livingston – crédit photo: Nelleke Koop

Pour ouvrir ce très invitant programme, rien de moins que le Ballet Mécanique (1924) de George Antheil, en version… solo! On se souviendra certainement (si on y était) de l’incroyable déferlement sonore de l’arrangement pour ensemble (de Paul Lehrman) que la SMCQ avait offert en ouverture de son tout premier festival MNM, en 2003. Cette fois-ci, Lehrman a concocté une version pour piano et acousmonium, les percussions, sirènes et autres moteurs d’avion étant diffusés à travers une quarantaine de haut-parleurs judicieusement placés autour du public. C’est le pianiste Guy Livingston, qui a fait de la musique d’Antheil son cheval de bataille, qui offrira cette performance. J’ai eu le plaisir de lui en parler ce matin, alors que je le rejoignais par téléphone aux Pays-Bas, pour qu’il nous en dise quelques mots:

« Ça doit faire une vingtaine d’années que j’ai découvert sa musique, d’abord par son autobiographie (Bad Boy of Music, 1945), qui est très romancée, mais j’adorais sa façon de raconter ses années à Paris. C’était un peu un modèle. J’étais fasciné par ses recherches très avant-gardistes. Bon, ce n’est pas toujours très original comme musique, c’est-à-dire qu’il a beaucoup piqué, dans la musique de Stravinski notamment, mais aussi chez Satie et il a aussi eu des influences de Leo Ornstein et peut-être même Henry Cowell. Son esprit collait à merveille à l’époque de l’entre-deux-guerres, de la Lost Generation, dont il faisait partie.

Alors la version solo de Ballet Mécanique, bien sûr, c’est différent de la version pour ensemble, mais ça reste très fort! C’est inspiré d’une lettre d’Antheil, dans laquelle il se décrit sur scène entouré de machines, actionnant des manivelles et déclenchant des mécanismes de toutes sortes… Évidemment, c’était quelque chose de tout à fait irréalisable, parce qu’il pensait plus vite que la technologie. Donc Paul a imaginé un enregistrement multipiste qui est diffusé sur 48 haut-parleurs et au milieu duquel se trouve le pianiste. Ça donne l’impression d’un orchestre mécanique qui joue en synchronie avec moi et, en plus, avec le film Ballet Mécanique (1924, de Dudley Murphy et Fernand Léger). Et en plus, c’est très fort, comme dans un concert rock! À fond quoi! »

Guy Livingston donne régulièrement des récitals dans lesquels il accompagne ses interprétations de projections de film; « J’ai souvent travaillé avec des films expérimentaux des années 1920, mais aussi avec des films de jeunes cinéastes d’auourd’hui. J’aime bien les possibilités que ça ouvre, de jouer par exemple une musique sur un film muet, ça peut transformer complètement la perception du spectateur. On peut jouer du Satie, du Glass ou du Antheil sur Ballet Mécanique, et ça donne trois expériences complètement différentes. C’est vrai que j’ai une préférence pour les films surréalistes ou dadaïstes… »

Et puisque l’on célèbre en 2016 le 100e anniversaire de Dada, as-tu prévu quelque chose de particulier? « J’ai déjà fait un concert ici en Hollande et je suis en train de monter autre chose pour l’année prochaine. Mais je fais aussi une émission de radio et nous sommes actuellement en train de préparer un mois dada pour septembre! »

On recommande fortement l’écoute de la série d’émissions American Highways dans lesquelles Livingston explore la musique des « Amercian Mavericks ».

Et surtout, il faudra être à la salle Pierre-Mercure ce jeudi, 21 avril 2016, 19h00, pour ce programme de jazz durant lequel Walter Boudreau chauffera l’orchestre au max!

Chouinard, Debussy, Stravinski… Sacrée soirée!

1 Avr

Claude Debussy signait quelque chose comme l’acte de naissance de la musique moderne avec la création de son Prélude à l’après-midi d’un faune en 1894; le Sacre de Stravinski aussi a plus de 100 ans, tandis que celui de Marie Chouinard en a déjà plus de 20. Ce n’est donc pas pour la découverte que l’on était au Théâtre Maisonneuve hier (sinon peut-être pour celle de l’Orchestre symphonique des jeunes de Montréal, que l’on était heureux de voir sur scène pour ce programme), mais pour saluer le génie — celui des compositeurs et de la chorégraphe — et la virtuosité — celle, hallucinante, des danseurs et danseuses, mais aussi celle des musiciens, qui, se frottaient quand même à une pièce qui fut en son temps qualifiée d’injouable.

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L’orchestre, par ailleurs, était sans doute un peu mince à 92 musiciens pour le Sacre, qui réclame un orchestre mieux fourni, ce qui nous a valu quelques brefs passages un peu plus ténus que ce qu’aurait souhaité le compositeur. Pour remédier à ce problème, on a amplifié l’orchestre, ce qui, par contre, n’aide pas le chef à dynamiser les plans sonores. Ça donne une version du Sacre un peu plus rock ‘n’ roll que celles que nous servent généralement les grands orchestres professionnels, mais le chef-d’œuvre de Stravinski s’en accomode fort bien. Et puis, bien sûr, c’est l’orchestre « des jeunes », alors oui, il y a des hésitations qui s’entendent, mais on doit souligner l’excellence de la section de percussions, passablement importante dans ce cas-ci, qui offre au chef Louis Lavigueur précision et puissance, et transporte l’ensemble.

Ce n’est pas si souvent que l’on a l’occasion de revoir un chef-d’œuvre du répertoire québécois de la danse, qui plus est avec un tel pendant musical, alors si vous avez l’occasion de passer par le Théâtre Maisonneuve aujourd’hui ou demain, n’hésitez pas!

Réal La Rochelle, 1937-2015

5 Fév

Pour saluer l’ami Réal La Rochelle, ce court texte, publié dans l’édition courante (février-mars 2016) du magazine La Scena Musicale.


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C’est avec une grande tristesse que l’on a appris à la fin de l’année 2015 le décès, le 27 décembre, de Réal La Rochelle. Critique de cinéma (revues Séquences et 24 images, entre autres), il a aussi enseigné les mystères du 7e art au Cégep Montmorency. Mélomane, il abordait naturellement le cinéma par son versant sonore, trop souvent négligé, et si on lui doit une biographie de Denys Arcand (L’ange exterminateur, Leméac, 2004; augmenté en 2014 d’un deuxième ouvrage consacré au cinéaste: Denys Arcand, Mille plateaux, aux Presses de l’Université Laval) on connait aussi ses travaux importants sur la musique et le son.

Fondateur de la Phonothèque du Québec, il en a relaté l’histoire dans Le patrimoine sonore du Québec: la Phonothèque québécoise (livre accompagné d’un disque de Jean-Sébastien Durocher, Triptyque, 2009). Son ouverture d’esprit n’avait d’égale que sa perpétuelle bonne humeur, comme en fait foi son travail sur l’œuvre de Maria Callas (Callas: la diva et le vinyle, Triptyque, 1987, réédité chez Christian Bourgois en 1997 sous le titre Callas: l’opéra du disque), qui l’a amené à collaborer avec l’artiste conceptuel Raymond Gervais, le platiniste Martin Tétreault et le clarinettiste Robert M. Lepage pour le CD Callas: la diva et le vinyle (Ambiances Magnétiques, 1997). C’est aussi son amour de l’opéra qui lui a fait écrire L’opéra du samedi: le Metropolitan à la radio du Québec (Presses de l’Université Laval, 2008). Enfin, c’est peut-être par l’opéra Trouble in Thaiti qu’il a découvert l’œuvre de Leonard Berstein, une autre grande figure à qui il a consacré deux livres (Leonard Bernstein: l’œuvre télévisuelle, aux Presses de l’Université Laval en 2010, et Lenny Bernstein au Parc La Fontaine: quàsi una fantasia, chez Triptique en 2010).

Il nous manquera.

 

Réjean Beaucage

Bravo Walter Boudreau!

3 Fév

À l’occasion de l’annonce par le Conseil des arts et des lettres du Québec de l’octroi, le 1er février 2016, d’une bourse de carrière au compositeur Walter Boudreau, je publie ci-après le texte de présentation que j’ai rédigé à la demande du ministère de la Culture et des Communications qui lui remettait en 2004 le Prix Denise-Pelletier. Voilà de l’argent bien investi, et dans les mains de ce merveilleux fou, on a plaisir à imaginer ce que ça promet!


Prix Denise-Pelletier 2004

Walter Boudreau, né le 15 octobre 1947

Le milieu musical québécois peut s’estimer chanceux d’avoir en son sein un empêcheur de tourner en rond de la trempe de Walter Boudreau. Cherchant sans cesse à faire tomber les cloisons entre les genres et à rapprocher les créateurs et le public, ses actions visent surtout à multiplier les ouvertures. Faire connaître la musique contemporaine au plus grand nombre en la démystifiant et faire rayonner la musique d’ici à l’étranger sont deux des objectifs qu’il place en tête de liste de ses priorités.

Walter Boudreau, l’homme-orchestre, est saxophoniste « retraité », compositeur prolifique, directeur artistique, chef d’orchestre, organisateur d’événements, enseignant, écrivain à ses heures, peintre quand il en a le temps et, cela va de soi, personnage médiatique.

Il y avait de la musique dans la famille Boudreau avant la venue de Walter, en 1947. La mère joue du piano et le père, décédé juste avant sa naissance, était saxophoniste dans des orchestres de danse, à Sorel. C’est là, au couvent de la Congrégation Notre-Dame, qu’il amorce à 6 ans l’étude du piano. Son oncle Guy enrichit l’enseignement quelque peu austère des religieuses en puisant dans sa collection de 78 tours des enregistrements de symphonies classiques, de musique de chambre et de piano honky tonk, pendant que le jeune musicien aiguise son oreille et ses talents culinaires à l’écoute de l’opéra du samedi en cuisinant des tartes aux fruits avec sa grand-mère.

À 13 ans, Walter se joint à l’Harmonie Sainte-Cécile du collège Sacré-Coeur de Sorel, où on lui confie un saxophone. Ce sera son instrument de prédilection pour les 30 années à venir. Autre révélation : la puissance sonore de l’ensemble fait naître chez le jeune apprenti des sensations dont il ne voudra plus se passer.

(photo: SMCQ)

(photo: SMCQ)

Walter Boudreau fonde bientôt avec quelques amis Les Majestic, un orchestre de danse au sein duquel il parfait son apprentissage des musiques à la mode et où il s’essaie pour la première fois à l’improvisation. Attiré par le jazz, il fait régulièrement le voyage entre Sorel et Montréal, où l’apprentissage se poursuit à travers les concerts offerts dans les bars spécialisés et l’enseignement de Doug Michaud au studio d’Arthur Romano. En 1966, Walter Boudreau s’installe à Montréal avec l’espoir d’y travailler dans le circuit des boîtes de jazz et avec l’intention d’y suivre des cours d’analyse et de composition au Conservatoire de musique. Ce dernier projet sera cependant mis en suspens en 1967 pour cause d’Exposition universelle, un extraordinaire événement qui a changé bien des vies. Durant six mois, Boudreau y donne des concerts avec son ensemble de jazz, arrangeant la musique selon le nombre de musiciens disponibles, improvise avec tout le monde et découvre au fil des soirs des musiques insoupçonnées. Enfin, participant avec son trio de jazz aux récitals de poésie du samedi après-midi, il y rencontre, entre autres, Raôul Duguay, avec qui il va bientôt fonder l’Infonie.

Après l’explosion créatrice de l’Expo, Boudreau reprend le circuit des bars avec des formations diverses. Un disque paru en 1968 ( Walter Boudreau + 3 = 4 , Phonodisc) permet de constater quel excellent saxophoniste de jazz il était.

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Au fil des rencontres, le cercle de base s’agrandit et, en 1969, naît enfin l’Infonie, fantastique creuset contre-culturel où se mêlent musique, poésie et arts visuels. L’ensemble, dirigé par Boudreau, fait preuve d’une ouverture peu commune, interprétant dans un même souffle des musiques de Bach ou de Guillaume de Machaut, du répertoire de bar-salon ou des Beatles, et des musiques modernes de Terry Riley ou, bien sûr, de Walter Boudreau.

Parallèlement à son travail de directeur, de compositeur et d’interprète avec l’Infonie, qui laisse une marque indélébile dans l’histoire musicale du Québec, Boudreau suit dès 1968 des cours d’analyse et de composition auprès de Bruce Mather à la Faculté de musique de l’Université McGill. De 1970 à 1973, il fera de même au Conservatoire de musique de Montréal avec Gilles Tremblay, ainsi qu’à l’Université de Montréal avec Serge Garant. Ce dernier, cofondateur en 1966 de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), permet à l’étudiant d’assister aux répétitions de l’ensemble. Boudreau y découvre des musiciens d’un calibre qui le fait pâlir d’envie et il y entend des musiques qui ne sont pas si éloignées de l’univers éclectique de l’Infonie. Des bourses du Conseil des Arts du Canada (CAC) lui permettent à la même époque de côtoyer les compositeurs les plus respectés : Messiaen et Boulez en 1971, Stockhausen, Xenakis, Kagel et Ligeti en 1972. Cette même année, il dirige l’ensemble de la SMCQ pour la première fois à titre de chef invité. L’année 1973 marque, avec l’enregistrement de son quatrième disque, la fin de l’Infonie.

Lauréat en 1974 du premier prix au Concours national de Radio-Canada pour les jeunes compositeurs, Walter Boudreau s’apprête à conquérir de nouveaux territoires. L’Infonie survit le temps d’une transition à travers le Quatuor de saxophones de l’Infonie, qui devient en 1982 le Quatuor de saxophones de Montréal et que Boudreau engage de plus en plus dans l’interprétation de musique contemporaine. Le compositeur est très actif et le chef tout autant, dirigeant l’Orchestre Métropolitain de Montréal ou l’Orchestre du Centre national des arts, et devenant chef régulier à la SMCQ. En 1988, il y est nommé directeur artistique.

(photo: SMCQ)

(photo: SMCQ)

Ses réalisations depuis cette entrée en fonction sont nombreuses, comme les prix qui les couronnent : premier compositeur en résidence à l’Orchestre symphonique de Toronto, de 1990 à 1993 ; Grand Prix Paul-Gilson de la Communauté des radios publiques de langue française pour Golgot(h)a (livret de Raôul Duguay) en 1991 et Grand Prix du Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal la même année pour la SMCQ ; premier concert conjoint de l’Orchestre symphonique de Montréal et de la SMCQ (OSMCQ) en 1995 ; de nombreux prix Opus du Conseil québécois de la musique (SMCQ live en 1997, compositeur de l’année en 1998, personnalité de l’année en 2003) ; prix Molson pour les arts, attribué par le CAC pour son apport à la vie intellectuelle et culturelle canadienne, et autres.

De plus, ses nombreuses collaborations avec le compositeur Denys Bouliane, depuis 1998, ont littéralement changé le visage du monde musical d’ici. Codirecteurs artistiques du festival de l’Orchestre symphonique de Québec, Musiques au présent, en 1998, 1999 (deux prix Opus) et 2000, ils conçoivent aussi la Symphonie du millénaire (2000), regroupant 333 musiciens en plein air – prix Opus de l’événement musical de l’année – (l’enregistrement numérique live de cette réalisation majeure n’est pas encore offert sur le marché) et mettent sur pied le festival international Montréal Nouvelles Musiques (MNM) en 2003 (Grand Prix du Conseil des arts de Montréal).

S’il y a une chose dont nous pouvons avoir la certitude, c’est que Walter Boudreau n’a pas fini de nous étonner. Attachons nos ceintures, relevons le dossier de notre fauteuil, déposons nos effets personnels et laissons-nous emporter dans son astronef argenté, nez pointé vers les étoiles…

 

Date de remise du prix : 9 novembre 2004

Membres du jury :
Louise Bail (présidente)
Paul-André Fortier
Manon Guilbert
Jacques Labrecque