Planète Boudreau

28 Fév

Bien sûr, il y a les tenants de la « musique pure », qui pensent qu’une œuvre musicale peut (ou doit) se suffire à elle-même, sans aucun support visuel, sinon celui fourni par la présence de l’interprète qui la met en forme. Walter Boudreau leur a déjà fourni amplement de quoi se remplir les oreilles ! Mais il n’a pas oublié les autres pour autant. Déjà, à l’époque de l’Infonie, il y avait largement de quoi se remplir les yeux aussi dans les concerts-performances de cet ensemble multiforme*.

L’Infonie en concert, circa 1970.

Plus tard, le compositeur n’a pas rechigné à mettre se musique au service du théâtre, avec le bonheur que l’on sait (sa musique pour L’asile de la pureté, de Claude Gauvreau [présentée au TNM en 2004 dans une mise en scène de Lorraine Pintal], lui a valu le prix Masque de la meilleure musique de scène et le prix du public des abonnés du TNM, puis elle a engendré le succès considérable de la Valse de l’asile, « popularisée » – si j’ose dire – par Alain Lefèvre, et enfin, elle est devenu le Concerto de l’asile, qui vient tout juste d’être enregistré par l’orchestre du CNA et Lefèvre). C’est sans compter les fois où Boudreau a dirigé l’ensemble de la SMCQ dans un contexte où le visuel avait son mot à dire (en danse avec Steve Reich, en cinéma avec John Oswald, etc.).

On peut donc penser que la musique et l’image font bon ménage, et on pourrait même avancer que la « musique pure » est peut-être une musique à laquelle il manque quelque chose (j’ai déjà écrit quelques pages sur ce sujet dans Circuit, sous le titre « Voir la musique aujourd’hui »).

Louise Bessette interprétant « Les Planètes », de Walter Boudreau.

Les Planètes, donc. Œuvre pour piano solo commandée par Louis-Philippe Pelletier en 1983 et dont la composition a été suspendue à maintes reprises avant que, finalement, l’œuvre puisse être créée en 1998 à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, sous les doigts du commanditaire. Pelletier a également enregistré l’œuvre pour parution en 2003 sous étiquette Centredisques.

Cette fois, le visuel s’ajoute à une œuvre préexistante. On peut le dire comme ça, ou on peut dire qu’il aura fallu attendre 2018 pour que l’œuvre soit complétée par son pendant visuel. Parce que c’est bien ce que fait le travail de Yan Breuleux (réalisateur) et de Rémi Lapierre (programmation) : il complète celui amorcé par Walter Boudreau pour en faire une œuvre audio-visuelle qui se tient. Présentée dans le fameux dôme de la Société des arts technologiques (SAT), dans une interprétation magnifique de Louise Bessette, Les Planètes offre un spectacle qui transporte le spectateur au cœur de notre galaxie (et ce n’est certes pas le trekkie assumé qu’est Walter Boudreau qui s’en plaindra !). Les images ne cherchent pas à « expliquer » la musique, mais elles en sont une émanation visuelle abstraite qui s’appuie sur elle comme le ferait une chorégraphie ; les deux aspects, le ballet cinématographique immersif et la musique de Boudreau (« calculée », explique-t-il dans le programme, sur le CYBER 7400 du Centre de Calcul de l’Université de Montréal) s’imbriquent, s’enlacent et semblent se générer l’un et l’autre en se développant.

Croquis de Yan Breuleux.

La musique est d’une grande fluidité, comme le mouvement des célestes objets qu’elle évoque, et le jeu de la pianiste est aussi lumineux que les milliers d’étoiles qui tapissent le voûte de la SAT. Il est d’ailleurs naturel que la musique et les images semblent si bien dialoguer, puisque c’est le piano-lumière inventé par Yan Breuleux qui génère les deux ! C’est peut-être d’ailleurs un autre aspect qui pourrait déplaire aux « puristes », à savoir que l’œuvre est interprétée sur un Disklavier. Les avantages que permet l’instrument dans ce cas-ci font évidemment pencher la balance en sa faveur contre n’importe quel piano acoustique, et le nombre de haut-parleurs qui habitent dans le ciel de la SAT garanti à tous et à toutes une écoute optimum. Les yeux rivés sur la partition, Louise Bessette ne peux malheureusement jouir du spectacle qu’elle nous offre, mais ces images vivantes qu’elle dessine en jouant donnent aux notes du compositeur des couleurs qui, visiblement, leur manquaient.

Le programme s’ouvre sur le premier mouvement de l’opus 27 no 2 de Beethoven, sa célèbre Sonate no 14, « Clair de lune », et par le troisième mouvement de la Suite bergamasque, « Clair de lune », de Debussy. Avant de voyager dans l’immensité avec Boudreau et Breuleux, on est sous le regard blafard d’une pleine lune mélancolique, dans un paysage qui pourrait être une pochette de Yes, dessinée par Roger Dean. Le programme est court, tout juste une heure, et c’est parfait. Du grand art.

•••• Jusqu’au 2 mars – à 19h – Louis Bessette présente Les Planètes, de Walter Boudreau, à la Société des arts technologiques (SAT)

* Pour avoir une idée de ce que pouvait donner un concert de l’Infonie, il faudra se rendre au Festival international de musique actuelle de Victoriaville en mai prochain, alors que pour le concert d’ouverture du festival, Walter Boudreau sera au centre d’un programme durant lequel un ensemble dirigé par Philippe Keyser interprétera Paix, le grand hymne de l’Infonie enregistré sur le « Volume 333 », et que l’ensemble de la SMCQ interprétera Solaris, de Boudreau, sous la direction du compositeur.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :