Careful with that axe, Étienne!

12 Mar

On a donc mis une autre brique dans le mur à Montréal le 11 mars 2017 avec la création, après l’album original, les nombreux spectacles, le film et l’autre film, de l’opéra Another Brick In The Wall. Dans toutes les déclinaisons précédentes, les éléments communs étaient l’histoire et la musique, aussi, celui qui avait la partie la plus difficile dans la nouvelle mouture de l’Opéra de Montréal n’était-il pas Roger Waters, dont le le livret reste pratiquement inchangé, mais bien le compositeur Julien Bilodeau, chargé, pour ainsi dire, de réécrire l’histoire… Il avait dans les mains un couteau à deux tranchants: s’il s’éloignait trop de la musique originale, on le lui reprocherait, et s’il en restait trop près, on le lui reprocherait… Alors?

photo ©Yves Renaud

Qu’est-ce qui fait un bon opéra? Il faut une bonne histoire, bien racontée, une bonne mise en scène, dans une scénographie qui marche, des chanteurs qui sont aussi des acteurs, et, bien sûr, une musique puissante pour soutenir tout ça. Ça fait beaucoup d’éléments… Another Brick In The Wall est un bon opéra. L’histoire qu’a imaginée Roger Waters est originale, et sa variation sur le thème « Touring Can Make You Crazy » (ça, c’est un titre de Zappa, dans 200 Motels), nourrie par les obsessions d’une vie, est bien tournée. La mise en scène de Dominique Champagne, dans les décors de Stéphane Roy, et surtout dans les projections vidéo, omniprésentes, de Johnny Ranger, est extrêmement efficace; l’œil n’a pas le temps de s’emmerder, et c’est exactement ce qu’il faut. On note que ces trois-là font une première présence à l’Opéra de Montréal et on espère ne pas être le seul à prendre des notes… Il arrive trop souvent à l’opéra que la mise en scène soit un maillon faible, et alors l’édifice risque à chaque instant de s’écrouler, ce qui, bien souvent, ne manque pas d’arriver… Pas de ça ici. Quand ce n’est pas l’image projetée qui retient l’attention, ou qui appuie l’action, ce sont les membres du chœur ou les figurants qui occupent l’espace et capturent notre regard (comme cette danseuse épileptique en fond de scène, jouant sa folie toute seule, comme une anomalie, un truc bizarre dans un recoin de la tête de Pink, le personnage principal, en plein naufrage). Pink, c’est l’Étienne du titre de cet article, le baryton Étienne Dupuis, qui s’amuse ferme dans le costume de la rock star, passant près d’étêter une groupie avec sa guitare pendant l’une de ses crises (d’où notre conseil, évidemment emprunté à un titre de Pink Floyd). Lui non plus ne nous emmerde pas, bien au contraire. Depuis le fondateur « épisode du crachat » jusqu’au procès final, Dupuis porte son Pink avec aplomb, et sa présence se ressent jusque dans le fond de la salle.

Étienne Dupuis (Pink) – photo ©Yves Renaud

Parmi les « débuts à l’OdM », il y a aussi Marie-Chantale Vaillancourt, qui a fait de beaux costumes (j’étais un peu loin pour en dire plus), et Louis Dufort, dont la conception sonore appuie avec brio la vidéographie et donne à certains moments importants toute leur puissance (oui, oui, je connais très bien Louis, mais ça ne l’empêche pas d’être plein de talent!). Le concepteur d’éclairage Étienne Boucher, qui a certainement étudié son Pink Floyd (on sait que l’éclairage avait une part importante dans leurs concerts) n’est pas un nouveau à l’OdM, et il fait lui aussi du très beau travail.

Et la musique alors? Trop originale ou trop collée sur l’originale? Pour son premier opéra, Julien Bilodeau s’est fait offrir un truc immense, qui pourrait s’écraser comme le zeppelin Hindenburg ou couler comme le Titanic. Ses collègues dans cette aventure n’ont pas eu le dixième de la pression que le compositeur a dû supporter. Il est probable que ceux qui apprécieront le mieux sa musique sont ceux qui connaissent le moins celles de Waters et Gilmour; les autres seront un peu, comme lui, entre deux chaises. Il y a quelque chose de frustrant à reconnaître un air qui se retient d’arriver complètement, qui branle dans le manche entre la nouveauté et le souvenir, qui se retient d’être lui-même… Mais Bilodeau donne aux airs originaux des couleurs « modernes » qui les décollent pour de bon de leurs restants de racines blues (oh oui, Pink Anderson et Floyd Council sont bien loin!). « Modernes » comme dans « début du 20e siècle », avec des harmonies qui nous ramènent le souvenir d’un Wozzeck, ce qui est évidemment parfaitement dans le ton de cette histoire de guerre et de santé mentale chancelante. D’ailleurs, avec ce relent de Première Guerre, et le père de Pink qui meurt à la Deuxième, quand arrive le personnage de Vera Lynn (excellente Stéphanie Pothier), pour chanter « We’ll meet again / Don’t know where / Don’t know when », on a un petit frisson, et l’impression que c’est de la Troisième qu’elle parle…

photo ©Yves Renaud

Bref, Bilodeau n’avait pas la partie facile et il tire habilement son épingle du jeu, même si c’est pour nous l’enfoncer à quelques reprises là où ça titille… On finit par se faire l’oreille aux thèmes qui passent en filigrane ou qui sont évoqués par une ligne de texte. Et puis… et puis on ne va quand même pas dire comment se déroule la fin, mais l’important, c’est qu’elle ne nous laisse pas sur notre faim! Au final, le chef du Chœur de l’Opéra de Montréal Claude Webster peut être fier de sa troupe, comme le chef d’orchestre Alain Trudel, qui dirige l’Orchestre Métropolitain avec brio. D’ailleurs, Trudel ne retenait pas sa joie au moment de saluer, et on le comprend. Dix représentations, c’est sans doute une première à l’Opéra de Montréal, et pour la production, l’aura de Roger Waters aidant, ce n’est sans doute qu’un début. Ça ne fera sans doute pas autant de bruit que l’œuvre originale, mais, après tout, un mur ne tombe pas deux fois. C’est bien une autre brique dans un grand édifice, une structure qui a de l’histoire, et une histoire qui continue.

photo ©Yves Renaud

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Une Réponse to “Careful with that axe, Étienne!”

  1. #Arabelle-ChocolatPassionéeDeSkiAlpin 13 mars 2017 à 707 21 #

    Très bonne critique!

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