Le Voyage d’hiver

23 Fév

Ça commence à sentir le début de la fin pour l’hiver montréalais et ce n’est pas ici qu’on va s’en plaindre. Pour lui river son clou une bonne fois (jusqu’à la prochaine…), on pourra aller se geler virtuellement les pieds en faisant le Voyage d’hiver (Winterreise) de Franz Schubert. Comme on va le voir, on peut suivre pour ce faire plusieurs itinéraires. La Fondation Arte Musica nous convie à en emprunter quelques-uns du 27 février au 2 mars à la salle Bourgie du Musée des Beaux-arts de Montréal.

L’œuvre de Schubert est un cycle de 24 lieder pour piano et voix. À l’origine, c’est celle d’un ténor, mais à l’usage, c’est souvent celle d’un baryton, et on a pu aussi entendre le cycle chanté par des voix féminines. L’histoire, d’une tristesse infinie, est celle d’un galant éconduit qui se perd volontairement dans de sinueux sentiers hivernaux en regrettant son amour envolé.

À la salle Bourgie, on pourra commencer le voyage le 27 février avec la version originale, interprétée par le ténor Jan van Elsacker accompagné au pianoforte par Tom Beghin.

Le lendemain, ce sera le tour de la version que le hautboïste Normand Forget a réalisée pour le quintette à vent Pentaèdre (flûte, clarinette, hautbois, basson, cor) et l’accordéon virtuose de Joseph Petric. La voix, dans ce cas-ci, sera celle du baryton basse Daniel Lichti. Ce dernier faisait paraître son interprétation de la version originale (avec Leslie De’Ath) chez Analekta en 2008, et la même année Pentaèdre faisait paraître la sienne (avec le ténor Christophe Prégardien) chez Atma. Cette dernière a remporté le Prix Opus du disque de l’année.

Pentaèdre a pris l’habitude de nous offrir des versions étonnantes qui permettent de redécouvrir des œuvres que l’on croyait bien connaître, depuis une version instrumentale de l’opéra Così fan tutte de Mozart, jusqu’à une version à cinq du Sacre du printemps de Stravinski. Leur version du Voyage est d’une belle originalité, et elle offre l’occasion de poser sur le pauvre voyageur un nouveau regard.

Pour une version encore plus différente du Voyage, cependant, c’est le Nouvel Ensemble Moderne que l’on ira entendre le 2 mars au même endroit. L e groupe que dirige Lorraine Vaillancourt depuis maintenant 25 ans nous offrira la version « revisitée » du compositeur allemand Hans Zender, une « interprétation composée » (Eine komponierte interpretation) qui ouvre encore plus de nouvelles perspectives sur la tragédie qu’évoque les poèmes de Wilhelm Müller dont s’est inspiré Schubert. On en trouvera chez RCA Victor Red Seal un excellent enregistrement réalisé en 1995 par l’Ensemble Modern de Francfort avec le ténor Hans Peter Blochwitz. La version de Zender est en quelque sorte un « remix psychologique » de l’œuvre originale; le compositeur nous fait redécouvrir la musique de Schubert comme s’il s’agissait d’un objet tout à fait nouveau et les amateurs gagneraient largement à la contempler à travers cette lorgnette contemporaine.

kkounaEt puis quand on croit avoir tout vu, c’est couru, on n’a encore rien vu! Une autre version du Voyage d’hiver, encore plus improbable que celle de Zender, mais qui s’inscrit finalement dans une démarche très similaire, a vue le jour l’année dernière ; c’est celle de Keith Kouna. L’auteur-compositeur-rocker dont le deuxième disque, Du plaisir et des bombes, paru en 2012, contenait déjà une pièce (Le sexe) inspiré du Voyage, s’est bien entouré pour entreprendre cette aventure que son public naturel n’attendait sans doute pas. L’enregistrement est réalisé par le touche-à-tout de génie qu’est René Lussier (aussi aux guitares, percussions et daxophone), qui partage les arrangements avec le pianiste et compositeur Vincent Gagnon.

Kouna a appliqué au texte de Müller le méthode que Zender a utilisée sur la musique de Schubert, c’est-à-dire qu’il s’en est imprégné avant de le re-créer (en français, bien sûr). Outre les instruments déjà cités, les arrangeurs ont réquisitionné alto, violon, violoncelle, contrebasse et basse électrique, clarinettes, flûtes, trompette, trombone, tuba, batterie et marimba. Il y a bien sûr aussi la voix de Kouna, qui pourrait surprendre l’amateur. Parlant, dans le livret qui accompagne le disque, de sa version fétiche, celle du baryton Dietrich Fischer Dieskau (avec Daniel Barenboim au piano), il commente avec humour: « Tu vas constater que je ne chante pas exactement comme Dietrich. » C’est le moins que l’on puisse dire, mais sa voix grésillante, si elle n’est pas celle de l’un des plus grands interprètes de la musique vocale, se prête néanmoins étonnamment bien au projet. Pour mieux goûter l’humour de Kouna, ou pour découvrir Dieskau si ce n’est déjà fait, on ira voir le film « Franz Schubert: Winterreise« , de Sender Freies, (1979) le 1er mars, 16h, toujours à la salle Bourgie. Le baryton y est accompagné par Alfred Brendel (ça se trouve aussi sur Youtube, mais en salle, c’est sans doute mieux).

Ces façons très postmodernes de revisiter la musique de Schubert et le texte de Müller, celle de Zender et celle de Kouna, sont réjouissantes et donnent à rêver: si tous les interprètes qui rejouent, soir après soir, les mêmes – toujours les mêmes – extraits du « grand répertoire » commençaient vraiment à interpréter la musique, on s’ennuierait sans doute beaucoup moins souvent au concert…

nemparcoursJ’ai dit plus haut que le NEM célèbre cette année son 25e anniversaire et c’est en effet à souligner. On le fera bien sûr en allant assister à ses concerts (celui du 25e sera le 9 mai), mais on peut aussi le faire en se procurant le plus récent numéro de la revue Circuit, qui consacre plusieurs pages à l’ensemble (« Parcours dans la programmation des concerts du NEM », par Ariane Couture, détails de la discographie du NEM par Cléo Palacio-Quintin, et même un film de James Dormeyer, que l’on peut voir ici). Ce numéro de Circuit est un beau complément au livre  Un parcours contemporain — NEM 1989-2009 (Cathy Beauvallet, Nathalie Cloutier et Lorraine Vaillancourt), recueil d’instantanés impressionnistes, d’esquisses poétiques et de citations des membres de l’ensemble qui est paru pour saluer son 20e anniversaire.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :