Les fous ont pris le contrôle de l’asile

16 Jan

Il y avait longtemps que je m’étais assis devant l’Orchestre symphonique de Montréal en ressentant une telle fébrilité pour le programme que l’on allait me proposer. Tout le programme? À vrai dire non. N’en déplaise à messieurs Wagner et Debussy, ce ne sont pas leurs musiques qui m’avaient attiré là, mais au contraire une œuvre dont je ne savais presque rien, et que je n’avais même jamais entendue.

La musique, c’était celle de Walter Boudreau ; son Concerto de l’asile, dans lequel le fou n’est nul autre qu’Alain Lefèvre, lâché lousse de la peau de Claude Gauvreau, grand inspirateur de l’affaire (qui est une distillation de la Valse de l’asile [2005], elle-même fille de la musique que Boudreau composait pour la pièce du poète L’Asile de la pureté, montée au TNM en 2004).

Pourquoi de la fébrilité? Parce que l’on allait voir ce que l’on allait voir… Le directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), que certains commentateurs voient comme le dernier refuge des assassins de la musique, des compositeurs volontairement obscures et des anti-mélodistes en mal de tour d’ivoire, bref, le chef des fous allait composer un concerto pour le pianiste le plus populaire de ce côté-ci du Mississippi? Hé bien oui.

Walter_Alain8

Visiblement, la fébrilité n’était pas que sur mon siège et au bout d’à peine 5 minutes dans la partition, le chef a gelé. Lefèvre venait de finir une phrase et attendait visiblement qu’il se passe quelque chose lorsque le chef Ludovic Morlot s’est retourné pour s’adresser au public… Je n’ai pas très bien compris le message, servi en anglais, du chef Français, mais enfin, il souhaitait recommencer du début. Ce qui fut fait.

Tout au long du premier mouvement de l’œuvre  (« Les oranges sont vertes »), des bouts plus ou moins subtils de la Valse de l’asile ne cessent de s’entrechoquer dans le dialogue de sourds auquel se livrent le soliste et l’orchestre, et le moins que l’on puisse dire est qu’il est bien visible que ces deux-là ne vont pas s’entendre… Pourtant, au deuxième mouvement (« Saint-Jean-de-Dieu »), ça se calme, enfin presque… La folie n’est plus dans le piano, mais dans les violons, qui chantent un air gavé aux pilules, reposant comme une comptine dans un film de Wes Craven.. Le poète de la trame sortira de cette camisole chimique plus pompé qu’avant.

Le voilà dans le troisième mouvement (« La Charge de l’orignal épormyable »), prêt à recoller les morceaux de sa valse, mais incapable de contenir sa colère. Ici, Lefèvre, qui ne s’était pas beaucoup retenu jusque-là, explose littéralement à travers les notes du piano, assénant des exclamations de graves par grappes ou égrenant des arpèges exponentiels au milieu des brèves respirations du rythme.

Boudreau, lui, s’est un peu retenu, et c’est tant mieux – il aura encore bien d’autres occasions de composer au superlatif. Ici, il fait chatoyer l’orchestre, il donne des lignes magnifiques à la flûte ou aux harpes, et les violons sonnent vraiment par moments comme de véritables mirages. Il y a des tamponnages rythmiques, bien sûr, et ils sont les bienvenus, le sujet de l’œuvre étant ce qu’il est, mais il y a aussi, surtout (j’allais dire malgré tout), un romantisme exacerbé et pas cucu du tout, qui serait même plutôt un surréalisme pleinement assumé, avec ses carambolages esthétiques et ses images tordues. Beau comme la rencontre d’un compositeur en running shoes et d’un pianiste en culotte de cuir.

Le public ne s’y est pas trompé, et, fut-ce par méconnaissance du protocole ou par excès d’enthousiasme, il a fait savoir son plaisir entre chaque mouvement! Je dois bien dire que j’ai rarement entendu des applaudissements aussi nourris entre deux mouvements… Après le troisième, c’est un triomphe bien mérité qui accueillait le pianiste et le compositeur, auxquels s’associaient bien sûr le chef et l’orchestre.

Ce sera repris demain, mercredi 16, à 20h00 à la Maison symphonique, et cette œuvre de Walter Boudreau, qui est une commande du pianiste Alain Lefèvre avec le soutien de Radio-Canada, sera diffusée sur les ondes d’Espace musique le 22 janvier à 22h00.

www.osm.ca

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Une Réponse to “Les fous ont pris le contrôle de l’asile”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Création de Walter Boudreau au NEM | Réjean Beaucage - 1 mai 2014

    […] et je pense avoir réussi à y mettre aussi un peu d’expression! [Ceux qui se souviennent de la création du concerto par le pianiste Alain Lefèvre avec l'OSM en janvier 2013 en savent quelque chose!]   […]

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